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Le commerce des minéraux et la collection des minéraux (1945/de nos jours).

Par Frédéric Delporte
Dès les années 1950, des négociants se faisaient notamment connaître par des publicités dans des magazines tel « Le journal de Tintin » ou « Pilote » ou encore le « Journal de Mickey ». Ainsi, les plus jeunes furent sensibilisés aux activités naturalistes que sont la minéralogie et la paléontologie. Ils devinrent les passionnés des années 1970, et créent alors de nombreuses associations, initiant le plus grand nombre aux Géosciences. De nombreux livres pour le grand public sont édités. A titre d’illustration signalons en 1955 au USA « My hobby is collecting rocks and minérals« , au contenu intemporel, avec au chapitre cinq (sur quatorze) le thème « How to buy rocks and minerals ».
Depuis les années 60, on assiste à une démocratisation de la passion autour des minéraux. En effet, par exemple, à la fin du dix-huitième siècle siècle, seule une élite pouvait s’y intéresser, phénomène qui perdurera jusqu’à l’après deuxième guerre mondiale. Avec l’avènement de la « civilisation des loisirs », de plus en plus de personnes ont eu la possibilité de collecter et collectionner les minéraux. Une collection consiste à rassembler des objets déterminés en vue de leur étude pour en dégager un enseignement.
Le négoce de spécimens s’effectue toujours par des ventes aux enchères. En janvier 2001, une vente Sotheby’s à New-York dispersa une partie de l’importante collection de Joseph Freilich pour 2,7 millions d’Euros. En France, il s’en produit de temps à autre.
Ces dernières années, plusieurs musées américains, en l’occurrence le Carnegie museum, le musée minéralogique de l’université de Harvard, le musée des sciences de Houston, le Seaman museum de l’université du Michigan ont organisé des ventes aux enchères communes pour disperser des spécimens qu’ils ne souhaitaient plus conserver. Par ce processus, des « doubles » sont vendus et des fonds pour de futurs achats se constituent.
Le négoce de spécimens prend aussi une nouvelle forme par la naissance de bourses spécialisées, ouvertes au plus grand nombre. La plus ancienne de France est Sainte-Marie-aux-Mines (depuis 1962) qui attire environ 900 exposants de plus de 60 pays et 30.000 visiteurs. Il s’en produit à peu près 200 chaque année. Notons en Europe la bourse de Munich visitée par 36.000 visiteurs.
L’intérêt des bourses en général, peut être explicité par les ressentis de quelques responsables de collections publiques sur une manifestation en particulier, la bourse de Sainte-Marie-aux-Mines en l’occurence. Ainsi, pour le Dr. Simon Philippo, Conservateur de Section Géologie-Minéralogie du Musée national d’Histoire Naturelle de Luxembourg, « La bourse de Sainte-Marie-aux-Mines n’est pas une bourse comme les autres, c’est un lieu de rendez-vous privilégié pour les conservateurs des différents musées européens. Ces rencontres sont des moments importants pour se donner les impressions de l’année minéralogique en cours, en quelque sorte, un commentaire de la bourse en direct, chacun avec son approche spécifique de la minéralogie en général. Mais on ne vient pas à Sainte-Marie que pour ça, on y vient d’abord pour les minéraux, les minéraux de l’année, les nouvelles découvertes, les nouvelles occurrences, les nouvelles poches, les nouvelles espèces… Chacun cherche à améliorer sa collection en fonction des objectifs fixés par la politique du musée mais surtout, et même s’il ne fait que quelques acquisitions, à augmenter sa culture générale dans le domaine par les contacts avec les marchands, les collectionneurs et l’observation de la gamme d’échantillons présentés pour l’une ou l’autre espèce minéralogique. Toutes ces informations permettant de se faire une échelle de valeur, de taille et de beauté par espèces ou par gisement. C’est également l’occasion de se voir présenter des spécimens exceptionnels qui contribueront à la renommée du musée, pousseront les visiteurs à nous rendre visite lors d’un passage dans notre région. Sainte-Marie, c’est beaucoup de choses à la fois et plus on y va, plus on est connu et plus cette visite est enrichissante (dans tous les sens du terme) même si on en sort souvent plus pauvre qu’en entrant« .
Pour Michel Deliens, conservateur de la collection minéralogique de l’Institut royal des Sciences Naturelles à Bruxelles : « Sainte-Marie-aux-Mines est un endroit où l’on peut découvrir les nouvelles richesses qui ont été mises au jour dans les mines du monde entier. Le matériel proposé par les marchands est diversifié et généralement de bonne qualité. Le nombre d’exposants permet en outre de comparer les prix avant d’effectuer un achat. La bourse est également l’occasion de rencontrer de nombreux collègues étrangers avec lesquels des collaborations scientifiques ou des échanges peuvent être programmés« . Gian Carlo Parodi, maître de conférence au Musée National d’Histoire Naturelle, ajoute que « Sainte-Marie est, au-delà de la possibilité de repérer des échantillons pour la collection du Muséum à Paris, un lieu important de rencontres professionnelles. La manifestation offre la possibilité de rencontrer des collègues conservateurs de Musée ou chercheurs, et cela en plein air, autour des objets de notre passion en commun. C’est aussi l’occasion de pouvoir discuter avec les passionnés et de ramener à mon laboratoire quelques échantillons inconnus à déterminer« .
Les négociants évoluent et ne se cantonnent plus aux objets très techniques ou élitistes, un monde varié de négociants se crée au service des passionnés. Le nombre de spécimens disponibles s’accroît de manière inouïe, aussi bien en nombre, en variétés qu’en provenances (gisement ou pays).
Les « anciens » ne pouvaient s’imaginer qu’un jour une telle abondance avec des possibilités d’obtention aussi faciles existerait.
L’intérêt du marché des spécimens minéralogiques pour les institutions publiques est présenté en autre par Pierre-Jacques Chiappero, maître de conférence au Musée d’Histoire Naturelle à Paris : « L’important potentiel financier que représente environ un million de collectionneurs de par le monde, l’effort réalisé pour les approvisionner a amené la découverte de nombreuses localités nouvelles et aussi, parfois, permis la réouverture d’anciennes mines réexploitées uniquement pour les minéraux dits « de collection ». Il ressort que la fréquentation de ce marché montre (outre les nombreuses lacunes des collections nationales en échantillons de nouvelles localités) l’insuffisance de la qualité de certains des spécimens anciens pour les localités retravaillées, où ont été trouvés des cristaux plus beaux et plus parfaits que ceux du début des exploitations« .
Jean-Claude Boulliard, directeur de la collection minéralogique de l’université Pierre et Marie Curie (Paris VI-La Sorbonne), ajoute que « Ces dernières décennies, l’apparition d’un nombre croissant de collectionneurs en minéralogie a permis le développement d’un marché très actif. Grâce à ce marché, des gisements ont pu être exploités, des commerçants ont pu aller s’approvisionner dans des pays de plus en plus lointains. Si l’on prend l’exemple des collections de minéralogie, ces trente dernières années ont produit un nombre considérable de spécimens d’une qualité jusque-là inégalée. De nombreux échantillons anciens ont été déclassés par les découvertes récentes. Si je pouvais établir une estimation, je serais enclin à dire que cette période a donné 70% des échantillons minéralogiques connus de haut niveau« .
Un des plus extraordinaire négociant de spécimens minéralogiques de la deuxième moitié du XXème siècle est Ilia Deleff. Née en Bulgarie, il part chercher l’aventure et la fortune en Amérique du Sud dès 1946. Après avoir exercé divers métiers dont chercheur d’or puis de diamant, il s’installe dans la vallée du Rio Doce, à Governador Valadarès au Brésil, pour y devenir négociant en minéraux. Il s’intéresse dès le début à une catégorie particulière de spécimens : les cristaux géants !
En 1959, il tente d’acheter un cristal de quartz de sept tonnes, mais celui-ci sera détruit afin d’alimenter l’industrie en quartz piézo-électrique. Ilia entreprend un colossal travail relationnel avec les exploitants miniers de la région où des centaines de millier de mineurs travaillent pour l’exploitation du quartz piézo-électrique et autres minéraux pour l’industrie. Ilian leur explique l’intérêt de ne pas concasser les cristaux géants bien formés car s’ils n’ont pas ou peu d’intérêt pour l’industrie, ces géants peuvent avoir une certaine valeur chez les collectionneurs et les musées, et donc peuvent trouver acheteur. C’est cet investissement inouï d’instruction des mineurs et des exploitants qui permis par la suite à Ilia d’obtenir de fantastiques spécimens. En 1967, il organise seul une très importante exposition à Genève, durant plusieurs mois une partie de sa collection de cristaux géants est offerte aux regards du public. Il vend certains spécimens à la Société Française de Minerais et Métaux qui organise quelques mois plus tard à son tour une exposition à Paris.
Ilia fréquente afin de présenter des expositions de ses spécimens plus que particulier les bourses de Sainte-Marie-aux-mines, Munich, Zurich, ou encore le musée privé de M.Pio Mariani à Dezio en Italie. Ilia Deleff a fourni le tiers des pièces de cette collection. Cette collection sera offerte au musée de Milan par la suite. Ilia réalisa de très nombreux échanges dès les années 1960 avec le Service de Conservation des Espèces Minérale du BRGM, plus particulièrement des échanges de minéraux brésiliens contre des spécimens africains.
En 1974, une mission française se rendit au Brésil rendre afin de rendre visite aux négociants brésiliens de minéraux et d’assister à la seconde foire aux pierres précieuses du Brésil à Belo-Horizonte. Ilia Delleff y expose notamment un cristal d’amazonite de 700 kg, qui pourra être acheté par le museum à Paris l’année suivante, et une topaze rosée de 107 kg, qui sera acheté par le Museum de Vienne grâce au mécénat de deux banques.
La rencontre avec Ilia Deleff se révéla être le temps fort de ce voyage. En effet, trois personne de la délégation eurent le bonheur de visiter la collection privée d’Ilia, et quelle surprise ! Une collection de cristaux géants de cette ampleur n’avait aucun équivalent, même dans les imaginations les plus folles !
Huit ans plus tard, après un long et difficile processus afin de dégager un financement, le Museum National d’Histoire Naturel de Paris acquis la majeure partie de la collection Ilia Deleff, qui reste la seule au monde spécifiquement de cristaux géants… Selon Henri-Jean Schubnel, professeur au Muséum à Paris, en collectionnant et commercialisant les cristaux géants, Ilia Deleff a ainsi sauvegardé un patrimoine naturel unique au monde.
D’autres musées en France ont eu une politique d’acquisition ambitieuse en matière de minéralogie. Le musée d’Histoire Naturelle de Grenoble acheta une très importante collection de minéraux alpins au début des années 1990, le musée de Bourg d’Oisans avec le soutien des collectivités territoriales a de même acheté une magnifique collection de minéraux l’Oisans à un cristallier vers la même époque. On se doit de citer également la collection de minéraux de l’Université Pierre et Marie Curie (Paris VI-Jussieu) ou l’Ecole Nationale Supérieure des Mines à Paris qui poursuivent le dévoloppement de leurs collections.
Rappelons également que de nos jours un nombre important de minéraux est utilisé en gemmologie et en bijouterie. De nombreux gisements de minéraux sont exploités pour approvisionner le marché des pierres taillées. Ainsi de merveilleux et exceptionnels spécimens se trouvent découpés et façonnés.
L’existence d’un marché pour la collection permet de sauver d’innombrables spécimens minéralogiques, les passionnés n’hésitant pas à acheter aigue-marine, émeraude, tourmaline ou même diamant.
De même, bien des spécimens de métaux précieux (or, argent,…) et de minéraux contenant ces éléments sont sauvés de la fonte grâce aux négociants qui traquent les plus beaux spécimens auprès des exploitants miniers ou qui exploitent spécialement certains gisements, comme « Eagle’s Nest » aux USA par exemple, pour ses extraordinaires spécimens d’or cristallisés. Ainsi, au sujet d’un spécimen de pyrargyrite, un sulfo-antimoniure d’argent, nouvellement acquis par le Muséum à Paris, Pierre-Jacques Chiappero, maître de conférence, a pu écrite qu' »Une fois de plus, la création d’un marché pour les spécimens cristallisés a permis de sauver cet échantillon qui n’aurait livré que quelques dizaines de grammes d’argent ».
Notons que certains négociants perpétuent la tradition du dix-huitième siècle d’associer une boutique et un musée, comme la firme « Siber+Siber » avec ses musées de paléontologie et de l’or à Aathal en Suisse (entrée gratuite, siber-siber.ch) ou encore « La Pierre Philosophale » à Issoire, « Le petit musée » à Bourg Saint-Maurice, etc. En Inde, un négociant à fait de même, et présente au public la première collection de minéralogie du pays.
Pour conclure…
Le plus grand nombre peut se constituer une collection de minéraux, en découvrir l’esthétique, les mystères, en acquérir le savoir scientifique. Et pour comprendre ce qu’est un spécimen minéralogique, il faut en posséder, la Loi mineure de Desautels N° 9 énonce : « Il n’est pas possible de comprendre réellement ce qu’est un spécimen minéralogique sans en posséder soi-même. Vous ne pouvez le comprendre à la place d’un autre. Vous devez en posseder, et je ne veux pas seulement dire en avoir, vous devez en posséder. Maintenant certains vont ajouter qu’il n’est pas possible de comprendre ce qu’est un spécimen sans qu’il y en ait qui vous possèdent…« .
C’est une manière pragmatique de formuler le concept de « connaissance tacite » de Mickael Polanyi, ou connaissance qui s’acquiert par la pratique et ne peut pas se formuler explicitement.
Posséder et être possédé…
Ne l’oublions pas, « les collections sont un livre toujours ouvert que le meilleur traité ne saurait remplacer » (Pujoux,1813).
L’esprit naturaliste est aussi ancien que l’humanité, puisse t-il se perpétuer…